Alexandre Gaudet est maître de conférences et praticien hospitalier, donc médecin réanimateur au CHU de Lille. Il est également enseignant à l’Université de Lille.
TexteIl ne faut pas dissocier la question climatique de celle de la qualité de l’air. Les décisions que nous prenons aujourd’hui auront des conséquences directes sur notre environnement et sur notre santé.
Améliorer durablement la qualité de l’air que nous respirons est un objectif collectif majeur si nous voulons améliorer la santé de tous.
Interview
Pouvez-vous nous présenter votre activité ?
J’ai une double activité :
D’une part, une activité clinique : je soigne des patients en réanimation à l’hôpital. D’autre part, une activité d’enseignement : je donne des cours à la faculté et j’encadre les futurs médecins en formation.
J’ai aussi une activité importante de recherche clinique, centrée sur les patients, sur ce qui leur arrive et sur l’influence de différents facteurs sur leur évolution. Je mène également des travaux en laboratoire à l’Institut Pasteur de Lille.
Depuis un peu moins de trois ans, ma thématique de recherche principale porte sur la relation entre l’exposition aux polluants atmosphériques — à court terme (quelques jours) ou à long terme (plusieurs années) — et ce qui arrive aux patients en réanimation : ce qui les y amène et la manière dont ils évoluent une fois hospitalisés.
Ces travaux sont structurés au sein d’un groupe de recherche appelé GAÏA, acronyme anglais que l’on peut traduire par « Groupe de recherche sur la pollution atmosphérique et la réanimation ». Ce groupe étudie précisément le lien entre l’exposition aux polluants et les événements de santé en réanimation.
Nous travaillons notamment à partir des données fournies par Atmo Hauts-de-France, qui alimentent nos analyses. Il s’agit d’une collaboration entre médecins réanimateurs — dont je fais partie — et l’équipe d’épidémiologie du CHU de Lille, qui réalise les analyses statistiques permettant de mesurer l’impact de la pollution sur les patients.
En tant que professionnel de santé, observez-vous, dans votre pratique quotidienne, des effets liés à la pollution de l’air ?
Dans la pratique quotidienne, on observe surtout les effets de la pollution dans des situations extrêmes. Je pense par exemple aux incendies de forêt dans certaines régions de France : on constate alors un afflux de patients pour des motifs respiratoires, y compris en réanimation, avec des crises d’asthme sévères ou des infections pulmonaires graves.
Ces affections sont clairement en recrudescence lors d’événements climatiques extrêmes. Durant l’été 2025, par exemple, des incendies historiques dans le sud de la France ont entraîné un afflux de patients dans les hôpitaux situés à proximité des feux.
Mais au-delà de ces situations très visibles, lorsque l’on analyse les données de manière plus fine, on observe un impact même à distance. Dans le nord de la France, par exemple, des incendies survenant ailleurs, ou des épisodes de pollution liés à des conditions météorologiques particulières, peuvent aussi avoir des répercussions.
Ce qui est particulièrement frappant, c’est que des incendies ayant lieu au Canada ou en Amérique du Nord — comme cela arrive régulièrement — peuvent avoir un impact sur les admissions hospitalières et en réanimation de l’autre côté de l’Atlantique, notamment dans le nord de la France ou plus largement en Europe. C’est précisément ce type d’effet que nous cherchons à mesurer de façon rigoureuse.
Quelle est la différence, du point de vue médical, entre une exposition aiguë et une exposition chronique à la pollution de l’air ?
En recherche, on distingue classiquement l’exposition chronique et l’exposition aiguë.
L’exposition chronique correspond à une exposition mesurée sur plusieurs années. En général, on analyse les niveaux de polluants auxquels un patient a été exposé sur une période d’un à cinq ans avant son admission en réanimation. Cette exposition est relativement stable, car elle est moyennée sur une longue durée. Elle dépend beaucoup du lieu d’habitation, du mode de chauffage, du cadre de vie ou encore de l’activité professionnelle. Ces facteurs étant assez constants, on parvient plus facilement à établir des liens entre exposition chronique et risque de développer certaines maladies.
L’exposition aiguë, ou de court terme, est mesurée sur des périodes beaucoup plus brèves, généralement de un à trois jours, rarement plus d’une semaine. Elle présente une forte variabilité temporelle. Elle peut coïncider avec d’autres phénomènes qui compliquent l’analyse. Par exemple, un pic de pollution peut survenir en pleine épidémie de grippe : si les hospitalisations augmentent, il devient difficile de distinguer ce qui relève directement de la pollution et ce qui relève de l’épidémie — laquelle peut d’ailleurs être influencée par la pollution.
L’exposition aiguë est donc plus complexe à interpréter. En revanche, elle nécessite des mesures géographiques moins fines, car les pics de pollution touchent généralement un territoire de manière assez homogène. À l’inverse, pour l’exposition chronique, plus la résolution géographique est précise — à l’échelle d’une rue ou d’une adresse — plus on est capable de mettre en évidence des associations solides.
Quels sont les principaux impacts de l’exposition à long terme à la pollution de l’air sur la santé ?
Nous disposons aujourd’hui de données très solides, notamment celles publiées par Santé publique France.
Un bilan récent montre que l’exposition chronique à plusieurs polluants — particules fines, dioxyde d’azote, ozone — est associée à une augmentation significative des crises d’asthme, avec des épisodes plus fréquents et plus sévères.
On observe également davantage d’autres pathologies respiratoires, notamment la bronchite chronique, maladie très fréquente chez les fumeurs. Les infections respiratoires, en particulier les pneumonies, sont aussi plus nombreuses.
Un autre grand groupe de maladies fortement concerné est celui des maladies cardiovasculaires. Le risque d’accident vasculaire cérébral (AVC) et d’infarctus du myocarde — deux enjeux majeurs de santé publique — est nettement augmenté en cas d’exposition chronique.
Enfin, les cancers constituent un autre groupe important de pathologies dont le risque augmente avec une exposition prolongée à des concentrations élevées de polluants atmosphériques.
Quelles populations sont aujourd’hui les plus vulnérables face à la pollution de l’air ?
Les populations les plus vulnérables sont celles qui sont déjà fragiles, soit en raison de leur âge, soit en raison de maladies préexistantes, soit du fait de situations particulières de la vie.
Aux âges extrêmes de la vie, l’impact est particulièrement marqué. Les enfants, notamment d’âge préscolaire et scolaire, présentent davantage de crises d’asthme en cas d’exposition aux polluants. À l’inverse, les personnes âgées présentent plus souvent des décompensations de maladies chroniques, nécessitant une hospitalisation.
Les femmes enceintes constituent également une population vulnérable, car l’exposition aux polluants peut être associée à des complications de grossesse.
Enfin, les patients atteints de maladies chroniques, en particulier respiratoires — comme l’asthme ou la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), souvent liée au tabagisme — sont particulièrement impactés.
Chez ces patients, on observe une augmentation marquée des hospitalisations lors d’épisodes de forte pollution.
Peut-on dire que la pollution de l’air est aujourd’hui un véritable enjeu de santé publique ? Pourquoi ?
C’est une question complexe.
Concernant l’exposition aiguë, elle est fortement influencée par des événements extrêmes, souvent liés au changement climatique : vagues de chaleur, incendies de forêt, tempêtes de sable, phénomènes dont la fréquence et l’intensité augmentent au fil des décennies. Ces événements provoquent des hausses importantes de polluants atmosphériques.
Pour l’exposition chronique, la situation est plus nuancée. La qualité de l’air dans de nombreuses grandes villes françaises s’est nettement améliorée par rapport aux années 1990. Si l’on prend l’exemple de Bruxelles, la concentration moyenne annuelle de particules fines a été presque divisée par dix entre les années 1990 et 2025.
Cependant, cette amélioration a surtout été marquée jusqu’au début ou au milieu des années 2010. Depuis la fin des années 2010, et notamment après la période COVID, on observe une forme de stagnation. Les niveaux de polluants peinent à diminuer davantage, alors qu’ils restent encore plusieurs fois supérieurs aux seuils recommandés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Il existe donc encore une marge de progression importante si l’on veut obtenir des bénéfices supplémentaires pour la santé humaine.
Y a-t-il des effets de la pollution de l’air visibles immédiatement ?
Oui, notamment dans le cadre de l’exposition de court terme.
Un événement historique souvent cité est le Grand Smog de Londres dans les années 1950, survenu dans un contexte d’industrialisation massive, d’utilisation du charbon pour le chauffage et d’épisode anticyclonique froid. Cet épisode de pollution a provoqué plusieurs milliers de morts en quelques jours, avec des hôpitaux saturés de patients présentant des détresses respiratoires.
Aujourd’hui, en France, on ne retrouve plus des épisodes d’une telle intensité. En revanche, les mégafeux de forêt peuvent entraîner des augmentations de plus de 50 % des passages aux urgences pour des motifs respiratoires, notamment des crises d’asthme, lorsque les concentrations de particules fines dépassent 25 µg/m³ — seuil rapidement atteint lors de ces événements.
Lors des incendies du bassin d’Arcachon il y a quelques années, les concentrations ont atteint 200 µg/m³ localement, 100 µg/m³ à Poitiers et encore 40 µg/m³ à Douai, malgré la distance. Ce type de situation peut provoquer un afflux important de patients et mettre sous tension le système de santé.
Quel message essentiel souhaiteriez-vous faire passer au grand public concernant la qualité de l’air et la santé ?
Aujourd’hui, la société est très sensibilisée à la question du changement climatique et des émissions de carbone. À mon sens, cette question est étroitement liée à celle de la qualité de l’air.
Nos choix collectifs — la manière dont nos villes sont organisées, nos modes de transport, nos modes de chauffage, les lieux où nous habitons et travaillons — influencent directement les niveaux de polluants auxquels nous sommes exposés. Or ces niveaux ont un impact mesurable sur le risque de développer des maladies ou d’être hospitalisé.
Il ne faut pas dissocier la question climatique de celle de la qualité de l’air. Les décisions que nous prenons aujourd’hui auront des conséquences directes sur notre environnement et sur notre santé.
Améliorer durablement la qualité de l’air que nous respirons est un objectif collectif majeur si nous voulons améliorer la santé de tous.